Ce jour comme les autres, je m'éjaculais promptement de mon logis pour m'insérer dans ce monde, que je parcourais sobrement dans le but d'y acquérir quelques émoluments nutritifs. Après cette quête banale, je m'engouffrais dans la masse populaire et me décidait à zoner quelques heures dans des ruelles pavées de fientes, de gens, de feuilles mortes, de magasins tape-à-l'oeil et de cafés. Ce fut cette dernière catégorie qui attira les foudres de mes envies caféinées les plus fougueuses. Le torchon à la main, la tasse à la vue, le séant posé fièrement autour d'une ronde table de terrasse, je m'imprégnais librement de quelques données succintes du monde qui m'entoure, par la lecture légère de la page "faits divers" du papier recyclé qui me servais de journal.

          Je croise alors quelques têtes de ma connaissance, le bavardage commence, les bises fusent, les promesses de visite se multiplient, et tout cela s'appelle la socialisation. J'offre les places restantes à ma table à ces ersatz d'amis afin d'y partager une consommation. Les diatribes enflamées sur tel ou tel sujet n'y font rien, le monde tourne toujours.

          Dès lors, gorgé de nouvelles fraîches du monde, je me décide à rentrer me cloîtrer en mon logis y préparer une mange quotidienne. Au passage, je m'arrête chez l'artisan boulanger afin de me fournir en mie, croute, viennoiseries, et de m'y faire déposséder de quelques ronds de plus pour un sourire de boulangère.

          Tout en ingurgitant ma mitance nocturne, je zieute d'un oeil indifférent les images qui défilent dans ma boîte à image, me racontant qu'il faut voter "oui", qu'il ne faut pas agresser les vieilles, les juifs et les policiers, que l'Iran est un méchant pays et que notre omniprésident est partout.

          En apparence, une journée comme les autres. En apparence.... En effet, désormais, tout ce que j'ai pu faire, voire, acheter, ou manger durant cette simple journée sera noté, codifié, archivé dans un fichier sous prétexte d'une quelconque appartenance à une origine autre que le "Label France". Qui ai-je cotoyé? Ou suis-je allé? Est-ce que ce que j'ai acheté n'interfère-t-il pas dans le maintien de l'ordre public? Ou vais-je boire mon café? Pourquoi ai-je fais la bise à cet homme: suis-je homosexuel? Quel véhicule j'aime conduire? Suis-je écolo-grenello-compatible? Ou vais-je faire mes courses? Et demain? Vais-je garder les mêmes habitudes? Vais-je lire le même journale? Si je lis le canard enchaîné, ne vais-je pas faire partie de ces malotrus de révolutionnaires gauchistes puérils?

          Dernière question: qui va me protéger des éventuels débordement d'EDVIGE?arton333_94ed0

          Le problème de ce fichier est que "les amis des fichés" seront aussi fichés, en tant qu'ami de fiché. Il suffit, pour cela, de serrer la main d'un mec qu'on a connu pendant nos études, ou à l'école primaire, et que cette personne ait tourné version dealer, pour qu'une nouvelle fiche EDVIGE soit créée à son nom. Et que les débordements commencent...

          Vive cette société dans laquelle nous ne pourrons plus nous soustraire au flicage! Tous fichés, tous moutons! Et surveillez vos arrières: un vieil ami d'enfance pourrait provoquer, en vous disant bonjour, une réaction en chaîne, aboutissant à votre classment dans les populations à risque.

          Surveillez vos voisins. EDVIGE need you!!